« Quelques jours plus tard, j’acceptai de prendre un tour de garde aux portes de la bibliothèque de la Sorbonne, menacée par les Katangais. Les Katangais étaient des êtres vagues ; on ne savait pas d’où ils étaient sortis. Ils portaient ce nom en souvenir des mercenaires qui avaient fait la guerre au Katanga ; on disait qu’ils venaient de là. Il faut les avoir vus arpenter la Sorbonne avec leurs chaînes de vélo et leurs coups-de-poing américains! Ils avaient un regard à vous bouffer tout cru. Pierre, l’un de mes étudiants en philo, expliquait avec feu qu’il fallait s’en tenir à Lénine : « Pour faire la révolution, il faut ouvrir les portes des prisons ! C’est ce que disait Lénine ! On a besoin de la pègre ! » criait-il devant un amphithéâtre emballé. Plus tard, il est devenu psychanalyste. J’entends encore le mot rouler. Pègre ! Pègre ! Il en avait lui-même le souffle coupé. Comme je suis brave ! Je justifie la pègre !

La nuit où je pris mon tour de garde, la pègre mit le feu à la bibliothèque. Je m’étais enroulée dans une couverture sur une banquette de bois quand le feu éclata dans le secteur des thèses et nous ne pûmes rien faire, sinon donner un coup de main aux pompiers. Au petit matin tout le secteur des thèses avait brûlé. Dans la rue des Ecoles, se dressaient des tas de livres en cendres dégouttant d’eau. J’en ramassai un dont le haut des pages était noirci. C’était la thèse de Canguilhem. Quand je me relevai, Canguilhem était là, contemplant le désastre. Je lui tendis sa thèse sans un mot. Il pleurait. Moi aussi »

Catherine CLEMENT dans « Mémoire » (ed. Stock)